Sous le charme de l’hiver avec Kim Thúy

Par Karina Durand, collaboratrice spéciale

Nous avions rendez-vous avec Kim Thúy un vendredi après-midi de janvier. Espérant du temps doux et une jolie neige, nous devions lui tirer le portrait au creux des sapins. Histoire de nous surprendre, dame Nature nous a toutefois réservé un autre plan météo : de bonnes bourrasques de vent accompagnées de pluie verglaçante. Tant pis! Dans un élan de gentillesse, Kim Thúy nous a ouvert les portes de sa chaleureuse demeure, où elle nous a confié adorer l’hiver, malgré les humeurs parfois imprévisibles de cette période de l’année.

Dans un échange amical et sincère, elle nous a raconté comment elle a doucement apprivoisé le temps froid en arrivant au Québec en 1979, une bordée de neige à la fois, jusqu’à tomber sous le charme du climat nordique de sa terre d’accueil.

Thomas Tessier | © Sépaq

Qui est Kim Thúy?

Elle est née en 1968 à Saïgon, dans un Vietnam déchiré par la guerre. C’est à Granby, une petite ville des Cantons-de-l’Est, au Québec, qu’elle s’est installée avec sa famille en 1979 pour démarrer une vie plus douce.

« Nous sommes arrivés au Québec en plein mois de mars. Jamais auparavant nous n’avions vu ni touché de neige », nous confie Kim Thúy. Ce manteau immaculé, que l’on a aperçu pour la première fois par le hublot de l’avion, recouvrait tout le paysage. « Je me souviens qu’on avait eu l’impression d’arriver sur une autre planète », nous raconte-t-elle.

Formée en linguistique, en traduction et en droit, Kim Thúy a occupé plusieurs rôles au cours de sa vie. Couturière, caissière, cuisinière, propriétaire de restaurant, avocate... C’est à l’âge de quarante ans qu’elle a finalement trouvé sa vocation : écrivaine.

Ru, son premier roman, a été traduit dans une trentaine de langues, en plus d’avoir été porté à l’écran en 2023 et d’avoir récolté de nombreux prix. Elle est l’une des autrices les plus lues au Canada et sa contribution au monde littéraire est saluée aux quatre coins du monde.

Thomas Tessier | © Sépaq
Thomas Tessier | © Sépaq

Apprivoiser le territoire

Selon Kim Thúy, pour une personne immigrante, s’intégrer à sa terre d’accueil passe d’abord et avant tout par une adaptation au territoire. Quand on arrive en sol québécois, cela veut dire apprivoiser le climat nordique, entre autres, et comprendre comment composer avec celui-ci dans la vie quotidienne.

Quoi faire pour éviter d’avoir les pieds mouillés dans nos bottes, la différence de chaleur que procurent des mitaines comparées à des gants, l’importance de se couvrir les oreilles… Ce sont des choses que l’on sait instinctivement, nous dit Kim Thúy, quand l’hiver est une réalité que l’on connaît. Mais pour des personnes qui n’ont jamais côtoyé le froid de leur vie, tout cela s'apprend petit à petit, et sur une longue période.

La neige, à elle seule, donne lieu à toutes sortes d’expériences nouvelles et parfois surprenantes. Car celle-ci a de nombreux visages : il y a la neige folle, la neige collante, la neige lourde. Mais il y a aussi la poudrerie, les bancs de neige, la slush, le grésil, la pluie verglaçante.

« C’est tout un vocabulaire nouveau que l’on découvre lorsque l’on apprend à cohabiter avec l’hiver, explique-t-elle. Au Vietnam, nous n’avions qu’un seul mot pour identifier la neige. Avant d’arriver ici et de le constater de nos yeux, on ne pouvait pas s’imaginer que toutes ces déclinaisons existaient. La langue porte en quelque sorte la géographie d'un pays », croit-elle.

La poésie de l’hiver

Aujourd’hui, Kim Thúy adore l’hiver, si bien qu’elle ne s’imaginerait pas fuir cette saison pour la chaleur d’un pays tropical. Le temps froid amène une quiétude qu’elle apprécie et qui lui procure un certain bien-être. Les soirs de tempête, elle aime s’emmitoufler dans son manteau et aller marcher.

« Quand il neige, il règne un calme extraordinaire. Sentir les flocons tomber autour de soi est apaisant et les voir s’accumuler doucement sur les branches d’arbres, c'est comme regarder dame Nature faire de la broderie. Il y a une poésie dans l’hiver que je trouve majestueuse », dit-elle.

L’hiver est aussi sa saison préférée pour écrire, puisque celui-ci « est empreint d’un silence que l’on n’entend pas l’été », lequel est propice à la concentration et à la créativité. Lorsqu’il fait un froid polaire, lire au bord d’un feu qui crépite, plonger dans un bon film et même simplement regarder par la fenêtre la neige qui tombe, enroulée dans une couverture de laine, sont de petits moments de bonheur qu’elle se plaît à savourer.

Thomas Tessier | © Sépaq

Une saisonnalité unique

Si Kim Thúy aime particulièrement l’hiver, elle apprécie tout autant les autres saisons de l’année et le renouveau qu’elles amènent. Car contrairement aux forêts des pays du sud, les forêts québécoises sont changeantes. Des chaudes couleurs d’automne aux bourgeons verdoyants qui décorent les branches au printemps, en passant par les premières bordées de neige, cette nature qui se transforme sous nos yeux selon des cycles mystérieux l’émerveille. D’ailleurs, elle croit que si les jours d’été sont vécus comme des célébrations ici, c’est parce que nous savons qu’ils sont passagers.

« Comme dirait Dany Laferrière, l’été québécois est un été qui a connu l’hiver, lance-t-elle. Après des mois de silence et de pénombre, quand le temps chaud revient, il s’accompagne d’une certaine euphorie : celle de voir la lumière et de sentir les rayons du soleil briller sur nos joues », poursuit-elle.

Au-delà de sa saisonnalité unique, le Québec est aussi un lieu où la nature n’est jamais bien loin, ce qui a été pour Kim Thúy et sa famille, à leur arrivée ici, une sorte de cadeau inattendu.

« Au Vietnam, nous habitions une zone de conflit, où le bruit des sirènes était constant. Dans notre nouveau chez-nous, on pouvait entendre les oiseaux chanter et le vent passer à travers les arbres, même en ville. Ce sont de petites choses simples, mais que l’on remarque immédiatement quand on n’en a pas l’habitude et qui font un bien immense », dit-elle.

Thomas Tessier | © Sépaq

La générosité de la nature québécoise

Kim Thúy croit que le Québec est l’un des plus beaux endroits au monde, notamment en raison de l'étendue de sa nature sauvage.

« C’est un territoire immense, qui regorge de forêts vierges et de rivières d’eau cristalline. Sa faune est d’une abondance impressionnante. Il y a une générosité dans notre environnement qui, je trouve, se ressent dans la chaleur, l’accueil et la gentillesse du peuple québécois. Car l’humain est à son meilleur quand son milieu de vie est aussi pur », conclut-elle.

Dans la vraie vie, Kim Thúy est exactement comme on se l’imagine : attentionnée, curieuse et doucement observatrice, une présence lumineuse à travers des yeux rieurs. L’écouter nous décrire la beauté de l’hiver et l’unicité de la nature québécoise avec tant d’élégance nous amène à voir différemment ce territoire nordique qui nous entoure. Cela nous fait réaliser soudainement la chance que nous avons d’habiter un lieu d’une si grande richesse.

Thomas Tessier | © Sépaq

Karina Durand

À propos de Karina Durand

À part marcher seule en forêt, Karina aime lancer sa ligne à l’eau, lire au bout d’un quai, se baigner dans un lac quand il pleut et naviguer à la voile sur des eaux calmes la nuit. Après avoir dirigé la stratégie de contenu de la Sépaq pendant 8 ans, elle occupe maintenant un rôle de collaboratrice spéciale.

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