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Blogue de conservation

Elles arpentent nos forêts

20 novembre 2012


En 2012, une première infestation par l’arpenteuse de la pruche (Lambdina fiscellaria fiscellaria) a été signalée dans la région de la Capitale-Nationale principalement sur les territoires de la Forêt Montmorency, de la réserve faunique des Laurentides et du parc national de la Jacques-Cartier. La gourmandise de ce défoliateur a laissé au parc une coloration rougeâtre sur plusieurs flancs de montagne, modifiant le paysage du secteur Sautauriski.

 

Photo 1. Forêt rougie sur le territoire du parc national de la Jacques-Cartier suite à la défoliation par l’arpenteuse de la pruche.

Un nom confondant

Tout comme la tordeuse des bourgeons de l’épinette, son nom est trompeur. L’arpenteuse de la pruche se nourrit du feuillage de plusieurs espèces d’arbres et d’arbustes, mais a une préférence pour les aiguilles de sapin baumier. Toutefois, en période épidémique comme cet été, pratiquement toute la biomasse végétale se verra attaquée.

Sa répartition au Québec

Insecte indigène de l’Amérique du nord, l’arpenteuse a toujours été présente dans les forêts de la région de la Capitale-Nationale mais en nombre restreint. Jusqu'à maintenant, les épidémies avaient surtout affecté au Québec les forêts de sapins de la péninsule gaspésienne, celles de la haute et moyenne Côte-Nord et l'île d'Anticosti. Bien que les forestiers connaissent l'arpenteuse depuis le début du siècle, car elle a alors dévasté des milliers d'hectares de forêts résineuses, cette première infestation plus à l’ouest a surpris bien des chercheurs.

Une année d’arpenteuse

Le cycle de vie de l’arpenteuse se déroule en une seule saison. Les œufs pondus à l’automne par les papillons éclosent au printemps. Suit les différents stades larvaires où la chenille grignotera en premier lieu les aiguilles des jeunes pousses annuelles de sapin pour ensuite se concentrer sur le feuillage plus âgé. Jusqu’au début août, l’arpenteuse passe d’une aiguille à l’autre sans les manger entièrement les laissant sécher sur place. Les arbres infestés prennent alors une coloration rougeâtre très caractéristique des pullulations de l’arpenteuse de la pruche et vont mourir dans la même année. Après son stade de chrysalide, le papillon émerge et ennuage la forêt.

Photo 2. Nuage de papillons d’arpenteuse de la pruche sur la route Sautauriski.

L’étendue de la défoliation au parc

Le survol aérien du territoire affecté au nord de la ville de Québec a permis de cartographier l’étendue de l’infestation par l’arpenteuse. La carte 1 présente les secteurs touchés en fonction des trois niveaux de défoliation : 

Léger = Perte de feuillage dans le tiers supérieur de la cime de quelques arbres;
Modéré = Perte de feuillage dans le tiers supérieur de la cime de la majorité des arbres et sur toute la longueur de la cime de certains arbres;
Grave = Perte de feuillage sur toute la longueur de la cime de la majorité des arbres.

Carte 1. Étendue de la défoliation par l’arpenteuse de la pruche sur le territoire de la Capitale-Nationale, ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec, 2012.

La superficie touchée gravement dans le parc s’élève à 146 hectares, modérément à 246 hectares et légèrement à 842 hectares, pour un total de 1 234 hectares de forêt. Le total régional s’élève à 3 379 hectares dont 338 gravement. La présence dans le parc de vastes peuplements purs et murs de sapins aurait favorisé l’expansion de cet insecte.

Dynamique des populations

Normalement des pullulations par l’arpenteuse de la pruche apparaissent et disparaissent subitement. Au Québec, une infestation s’étend sur 2 ou 3 ans avec un maximum de superficie affectée à la deuxième année. Pour le moment, les chercheurs ne peuvent se prononcer à savoir s’il s’agissait en 2012 d’une première ou deuxième année. La prolifération ou le crash de cette population d’arpenteuse dépendra d’agents naturels de régulation dont la famine, le climat, les prédateurs, des maladies attribuables à des champignons et, principalement, des micro-guêpes parasitoïdes qui s’attaquent aux œufs au printemps. Pour les entomologistes et les forestiers, une infestation aussi près de Québec leur permet de faciliter leurs recherches et bonifier leurs connaissances.

Occasion en or pour les chercheurs

Suite à la découverte de l’infestation en juillet 2012 à la Forêt Montmorency, 250 pièges ont été déployés par les chercheurs du ministère des Ressources naturelles, du Service canadien des forêts et de l’Université Laval dans la région ciblée. Les pièges consistaient à des gîtes de ponte, un styromousse taqué sur les sapins permettant de créer un habitat de choix pour les arpenteuses afin d’y déposer leurs œufs. Cet outil permet d’avoir une idée de la densité de population et permet de faire des prédictions pour l’année suivante. Au moment de retirer ces dispositifs à l’automne et de procéder au dénombrement des oeufs, deux nouveaux pièges contenant des œufs d’arpenteuse étaient installés dans la forêt. L’un des deux récipients exposait les œufs aux parasites environnants tandis que l’autre les protégeait des parasites. Cette expérience a pour but d’évaluer au printemps 2013 si les facteurs externes tels que les parasites effectueront un contrôle naturel sur la population d’arpenteuse. Ultimement, ces recherches permettront de mieux connaître la dynamique des populations de l’insecte dans la nature de la même façon que nous pouvons prévoir les épidémies de la tordeuse de bourgeons d’épinette. De plus, les chercheurs s’intéressent au cycle vital et au comportement d’attaque de ces parasitoïdes afin d’évaluer leur potentiel comme agents biologiques de lutte.

Gestion d’une épidémie dans un parc national

Que fait-on si l’année 2012 n’aura été qu’une introduction à une plus grande infestation en 2013? Tout comme lors des dernières épidémies de la tordeuse des bourgeons de l’épinette, les parcs nationaux du Québec préconisent une approche non interventionnisme défini dans la Politique sur les parcs du ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs du Québec. Contrairement aux territoires voisins où la Société de protection des forêts contre les insectes et maladies (SOPFIM) interviendrait pour minimiser la perte de matière ligneuse, l’arrosage d’insecticide biologique ne serait pas préconisé dans le parc. Comme certains autres défoliateurs importants, l'arpenteuse de la pruche est un agent naturel de régénération des forêts. L’absence d’intervention humaine permettra aux chercheurs de disposer d’un territoire témoin où étudier son cycle naturel.

En collaboration avec les divers organismes, les gestionnaires du parc national de la Jacques-Cartier feront une surveillance accrue du phénomène à la saison 2013. De plus, afin d’éduquer le public à l’écologie de ce petit insecte, la visite d’une forêt envahie a été intégrée à une activité d’interprétation.

Références :

MRNF, 2012. Aires infestées par l’arpenteuse de la pruche au Québec en 2012. Direction de la protection des forêts, Service de la gestion des ravageurs forestiers, ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec. 10 p.

Rose, A.H. et O. H. Lindquist, 1985. Insectes des épinettes, du sapin et de la pruche de l’est du Canada. Service canadien des forêts, Gouvernement du Canada. 159 p.


Jean-Emmanuel Arsenault, responsable du service de la conservation et de l'éducation au parc national de la Jacques-Cartier, arsenault.jeanemmanuel@sepaq.com.

Photos : Ressources naturelles Canada, Mathieu-H Brunet, Yves Dubuc et Christian Hébert.


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