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Le Sentier des Jésuites : mythe ou réalité?

6 mars 2012


Le territoire du parc national de la Jacques-Cartier est traversé par plusieurs pistes amérindiennes d’origine préhistorique dont une, la plus célèbre, est appelée le Sentier des Jésuites. La raison de cette célébrité est que cette piste aurait permis aux missionnaires Jésuites de relier en plein hiver, directement par l’intérieur des terres, la région de Québec à la région du lac Saint-Jean.

Mythe ou réalité?

Cette histoire du Sentier des Jésuites est-elle une légende ou est-ce un sentier qui a vraiment existé? Nous n’avons pas de preuve directe, ni de carte ou d’écrit datant de cette époque qui mentionnerait précisément l’existence de ce sentier. Ce trajet aurait permis aux missionnaires Jésuites de traverser en plein hiver les montagnes et l’immense forêt des Laurentides, pour se rendre depuis Québec jusqu’à leur mission de Métabetchouane au lac Saint-Jean, où ils avaient établi une ferme pour assurer leur subsistance à partir de 1676 jusqu’à son abandon en 1703.

Seules des preuves indirectes permettent de faire revivre ce sentier, comme le registre de la mission de Métabetchouane. Celui-ci indique plusieurs arrivages aux hivers de 1680 à 1684 de bestiaux, surtout des vaches, des génisses et des petits taureaux. De plus, un écrit datant de 1732 de l’ingénieur Joseph-Laurent Normandin mentionne un « portage de la hauteur des terres » qui permet de passer du bassin versant de la rivière Métabetchouane au bassin versant de la rivière Jacques-Cartier : « À environ un quart de lieue de la fin de ce portage il y a un petit sentier qui est tracé d’il y a longtemps, car ce sont les sauvages du temps que les révérends pères jésuites étaient au lac Saint-Jean qui l’ont fait ».

Un vaste réseau de pistes amérindiennes

À la même époque, le missionnaire jésuite Pierre Laure produit une série de six cartes entre 1731 et 1733 extrêmement détaillées qui couvraient pour la plupart la rive au nord du fleuve Saint-Laurent depuis le lac Saint-Pierre jusqu’à la rivière Moisie près de Sept-Îles, incluant ainsi tout l’arrière-pays jusqu’au lac Mistassini. Basées sur les données recueillies auprès des différentes nations innues-montagnaises rencontrées pendant son apostolat de 1720 à 1738, on y découvre un vaste réseau de voies de communication passant de rivières en rivières et de lacs en lacs qui sillonnaient en tous sens l’immense pays du Saguenay, le Domaine du Roy. Le parc national de la Jacques-Cartier se situe dans la partie sud et sud-ouest de cet immense pays des Innus-Montagnais, que les Français appelaient les Algonkins « montagnards » ou « Montagnets ». Ce territoire se terminait dans la région de Portneuf, à la limite de la Mauricie, chez leurs voisins et cousins les Attikamègues.

Les cartes ci-dessous présentent le tracé du Sentier des Jésuites dans le parc national de la Jacques-Cartier ainsi que les différentes voies d’accès dans l’arrière-pays du massif des Laurentides.

    

Tiré du livre LE SENTIER DES JÉSUITES 1676 – 1703 ou LE MAÎTRE-SENTIER DES INNUS-MONTAGNAIS de Québec au lac Saint-Jean publié par la Société d’Histoire de Stoneham-Tewkesbury (2008).

L’origine préhistorique de ces pistes amérindiennes

On s’est longtemps demandé comment les amérindiens ont pu construire des sentiers sur de si longues distances dans une forêt boréale aussi dense. La réponse est que « ces sentiers n’ont pas été ouverts en pleine forêt, mais c’est plutôt le forêt qui a poussé autour de ces sentiers ! ». En effet, à la suite de la fonte des glaciers à la fin de la période glaciaire, il y a environ 10 000 ans dans la région de Québec, les premières populations humaines qu’on appelle les Archaïques ont commencé à s’installer et à se déplacer sur le territoire à la poursuite du gibier à mesure que le climat se réchauffait et que le front du glacier régressait vers le nord. Ces chasseurs primitifs se sont d’abord retrouvés dans un environnement périglaciaire, sans presque aucune végétation, à la poursuite du caribou et d’autres gibiers nordiques comme on en trouve aujourd’hui dans le nord québécois.

Au fil des générations et des migrations saisonnières, les sentiers de chasse se sont imprimés dans ces grands espaces colonisés de façon successive par la toundra, la taïga et ensuite la forêt boréale. Il est possible de reconnaître encore aujourd’hui quelques-uns de ces sentiers préhistoriques sur le territoire du parc national de la Jacques-Cartier. Malgré le fait que plusieurs d’entre eux sont devenus par la suite des chemins forestiers, certains tronçons préhistoriques ont été heureusement épargnés, notamment le long du sentier du Scotora.

Tombé dans l’oubli, le Sentier des Jésuites devient ensuite une légende

La population amérindienne a tellement diminué au Saguenay et au lac Saint-Jean à cause des maladies et de la forte diminution de la traite des fourrures que les Jésuites ferment la mission de Métabetchouane dès 1698. En mettant fin à l’exploitation de celle-ci, le Sentier des Jésuites n’a plus sa raison d’être pour les missionnaires français et il tombe peu à peu dans l’oubli.

Du côté de Québec, les choses ne vont pas très bien non plus avec la disparition des derniers Innus-Montagnais décimés d’une épidémie de petite vérole en 1703. Les quelques rares Innus-Montagnais de la région de Québec qui ont survécu à cette terrible épidémie quittèrent la région pour se regrouper avec les survivants du Saguenay et du lac Saint-Jean.

D’un autre côté, sur les 300 Hurons-Wendats qui sont venus se réfugier à Québec 50 ans plus tôt, le 28 juillet 1650, 141 vont s’installer en 1697 dans le village de la Jeune-Lorette (aujourd’hui Wendake). Ces Hurons-Wendats reprendront et maintiendront pendant près de deux siècles les sentiers et autres voies de passages déjà présents dans l’arrière-pays des Laurentides. De 1820 à 1880, lorsque les autorités britanniques commenceront à s’intéresser au territoire afin de tracer une voie menant les colons vers les prometteuses terres agricoles du Saguenay et du lac Saint-Jean, les Hurons-Wendats serviront de guides aux explorateurs et arpenteurs provinciaux dans leurs expéditions en partance de Québec. Ce seront les Innus-Montagnais qui serviront de guides pour les expéditions en partance de Charlevoix, du Saguenay et du lac Saint-Jean.

Après l’achèvement des chemins de colonisation, en plus de l’utilisation du territoire par les Hurons-Wendats pour leurs activités de chasse et pêche, ce sont ensuite les gardes-feu du parc des Laurentides (aujourd'hui la réserve faunique des Laurentides), qui a partir de 1928 ont perpétuités pendant près de 50 ans ces mêmes sentiers et voies de circulation.

Rencontre, sur les pistes de nos ancêtres

Les découvertes entourant l’histoire de ce sentier ont fait germer le projet Rencontre, une initiative de l’ancienne directrice du parc national de la Jacques-Cartier, madame Nancy Bolduc. Douze jeunes issus de deux communautés autochtones et de la ville de Saguenay ont parcouru à pied, à vélo de montagne et en canot près de 310 km au cœur du massif des Laurentides en suivant les traces des Montagnais (Ilnuatsh), des Hurons-Wendat, des Jésuites et des coureurs des bois. En plus de souligner une page de notre histoire collective, ce projet de rencontre a donné la possibilité à des autochtones et des non-autochtones de partager leur culture, par le biais de nombreuses activités prévues au parcours.

La première expédition de 2008 a fait l’objet d’un documentaire qui a pris l’affiche en janvier 2012. Consultez ces liens pour voir la bande-annonce et écoutez une des réalisatrices, Mélanie Carrier, vous présenter le film.

Entrevue avec Mélanie Carrier, réalisatrice.
Bande annonce du documentaire Rencontre.

Pour en savoir plus :

Lefebvre, Louis. 2008. LE SENTIER DES JÉSUITES 1676 – 1703 ou LE MAÎTRE-SENTIER DES INNUS-MONTAGNAIS de Québec au lac Saint-Jean. Société d’Histoire de Stoneham-Tewkesbury, 340 p. (disponible également au centre de découverte et de services du parc national de la Jacques-Cartier).


Louis Lefebvre est un spécialiste de la récréation de plein air qui a travaillé pendant près de 40 ans pour le développement des activités et des services dans les parcs nationaux du Québec. Il a été le premier gérant des opérations dans la vallée de la rivière Jacques-Cartier en 1975, six ans avant la création du parc national de la Jacques-Cartier. C’est à partir de ce moment-là qu’il a commencé à s’intéresser au Sentier des Jésuites dont il a fait la traversée complète à deux reprises en skis pendant 17 jours consécutifs sur 283 kilomètres pendant les hivers 1978 et 1980.

Jean-Emmanuel Arsenault, reponsable du service de la conservation et de l'éducation au parc national de la Jacques-Cartier, arsenault.jeanemmanuel@sepaq.com.

Photos : Steve Deschênes, Robert Richard et Jean-Pierre Cloutier.

Peinture : Cornélius Krieghoff, 1862.


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