Les mœurs du chevreuil en temps de rut

Comment bien adapter ses techniques de chasse

En collaboration avec Luc Chartrand

Pour la plupart des gens, novembre est un mois triste et gris. C’est la fin de l’automne, les couleurs de la forêt s’estompent et tout annonce le passage à l’hiver… Mais le chasseur de chevreuil, lui, est conscient qu’une fièvre particulière s’installe alors dans les sous-bois, promettant des émotions fortes : c’est le temps du rut!

La période du rut s’accompagne de changements de comportements importants chez le chevreuil, et la connaissance de ceux-ci devrait orienter votre approche et vos techniques de chasse. Voici un survol de la question.

Sépaq Anticosti Sépaq Anticosti
Sépaq Anticosti Mikaël Rondeau | © Sépaq

Les trois phases du rut

Pour bien anticiper le comportement du chevreuil, il faut déterminer à quel stade de la période de rut on se trouve. En effet, le rut dure presque deux mois et se divise en trois phases distinctes.

Le pré-rut se déroule principalement en octobre et va jusqu’aux premiers jours de novembre, le rut débute la première semaine de novembre et gagne en intensité les semaines qui suivent, et le post-rut, une période encore active, mais en ralentissement, commence les derniers jours de novembre et se prolonge un peu en décembre. Ces dates varient très peu, que l’on se trouve sur l’île d’Anticosti ou dans le sud du Québec.

Pendant le pré-rut, il n’y a pratiquement pas d’accouplements. Cependant, l’activité des mâles change en prévision de la période où les femelles seront réceptives. Par exemple, c’est en octobre que le velours qui recouvrait leurs bois tombe et que ces derniers durcissent.

Réserve faunique de Portneuf
Réserve faunique de Portneuf Yan Kaczynski | © Sépaq
Réserve faunique de Portneuf
Réserve faunique de Portneuf Yan Kaczynski | © Sépaq

Le frottage et le grattage

C’est alors le début de la période de frottage. Les mâles marquent leur territoire en se frottant contre l’écorce de petits arbres, y laissant les traces bien visibles de leurs bois. Ils y laissent aussi leurs odeurs, notamment celle sécrétée par leurs glandes frontales, une « signature » unique à chacun. Souvent, on trouve une série de frottages, c’est-à-dire qu’ils suivent une ligne ou qu’ils sont regroupés sur quelques jeunes arbres rapprochés, par exemple, au sommet d’une montagne.

Les frottages se poursuivent tout au long de la période du rut, mais leur nombre et leur fréquence diminuent au fil des semaines. On peut évaluer si ces marques sont récentes en examinant l’écorce, l’aubier (le bois tendre à la surface), leur degré d’oxydation et le changement de couleur qui en découle.

Si ces frottages sont des signes indiscutables du réveil sexuel d’un chevreuil mâle dans le secteur, comment peut-on en tirer parti à la chasse?

« Il n’est pas vraiment payant de s’asseoir à l’affût proche d’un frottage, explique Louis Gagnon, formateur et guide spécialiste du chevreuil. Le buck ne viendra pas revisiter son frottage. Cependant, fin octobre et début novembre, en fin de pré-rut, les frottages sont souvent faits aux mêmes endroits année après année. Si on trouve des traces de frottages répétés, ça indique un couloir de déplacement de bucks matures. Mais plus la saison avance, après le 5 ou le 6 novembre, moins il est pertinent de se coller à ces marques, car l’action est ailleurs. Le buck cherche des femelles, il est parti plus loin. Si on chasse en se fiant à un frottage, même frais, on chasse le passé. »

L’autre marque distinctive de l’activité des mâles est celle des grattages. Les chevreuils grattent l’humus jusqu’à la terre fraîche sur une surface en longueur de 50 à 150 cm de long, ce qui crée des traces très visibles de leur présence.

D’ailleurs, ces grattages sont faits pour être vus et placés en conséquence : sur un chemin, à la croisée de sentiers, sur un plateau de forêt ouvert, etc. Ils sont le plus souvent sous une branche basse sur laquelle le chevreuil frotte ses glandes frontales. Il dépose aussi ses odeurs sur le sol qu’il vient de dénuder en urinant et en faisant couler le musc de ses glandes tarsiennes, situées à l’intérieur des pattes arrière. Plusieurs autres chevreuils, occasionnellement des femelles, visitent ensuite ces « points d’informations ».

Dans la grande majorité des cas, les grattages sont nocturnes et commencent à apparaître pendant le pré-rut, vers la mi-octobre. Cependant, leur multiplication dans un secteur et leur disposition sur des lignes de plusieurs dizaines de mètres de long est un signe certain que le rut est vraiment enclenché.

Encore ici, on peut se demander comment exploiter ces signes à la chasse. Pendant le pré-rut, estime Louis, il est bon d’observer les secteurs de « grattages ancestraux », soit ceux où les bucks reviennent année après année. « Mais rendu au 10 novembre, il est tard pour s’attarder à ces sites », nuance‑t‑il.

Selon lui, il faut prendre le temps d’évaluer à quel moment les grattages ont été faits. « Si en plein rut, on trouve un grattage très récent là où il n’y en avait pas la veille, c’est un signe qu’il y a un groupe de femelles en chaleur dans le secteur, ce qui attire les bucks avoisinants, qui grattent et qui frottent. Si on trouve des signes frais de la dernière nuit, il ne faut pas chasser loin. Cette excitation dure de 24 à 36 heures. Il faut se poser les questions suivantes : où vont manger ces femelles? Où vont-elles se coucher? On doit chasser en fonction des réponses et pas simplement en se positionnant près du grattage », explique l’expert.

Réserve faunique de Portneuf
Réserve faunique de Portneuf Yan Kaczynski | © Sépaq
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Sépaq Anticosti Steve Deschênes | © Sépaq

Les affrontements

Au début du pré-rut, les mâles frottent leurs bois sur ceux de leurs éventuels rivaux. Ces premiers contacts ne sont pas violents, mais constituent des épreuves de force qui leur permettent d’établir une hiérarchie entre eux. Plus le rut approche, plus les contacts gagnent en intensité, se transformant en véritables combats.

Le chasseur ou la chasseuse qui veut provoquer une réaction en simulant les bruits de ces affrontements (par exemple, en frappant des bois les uns contre les autres, ce qu’on appelle le rattling) doit tenir compte de cette progression. En effet, un combat violent simulé à la fin octobre paraît moins crédible qu’à la mi-novembre. Tôt en saison, mieux vaut frotter des bois et les entrechoquer en imaginant une épreuve de force plutôt qu’un combat sans merci!

Les mâles dominants sont plus susceptibles de réagir à ces provocations de rattling lorsque le rut gagne en intensité. Ils veulent alors s’assurer de l’exclusivité des femelles de leur entourage et ne tolèrent pas la présence de rivaux.

Il faut adapter ses scénarios, dit Louis. « Au début, pendant la période du chamaillage, on peut y aller moins fort et se limiter à des séances de bruit de 30 à 50 secondes. Plus tard, on peut simuler de vrais combats, mais ça ne commence jamais sec. Il faut bâtir une séquence où se mêlent des cris de femelles, plusieurs appels de grognements (grunts) de bucks et des chocs plus légers qui vont en augmentant. Le scénario est important », insiste-t-il.

Dans les zones où le rapport mâles matures-femelles est fortement déséquilibré en faveur des femelles, le rattling est pratiquement inutile, car les mâles ont moins besoin d’écarter leurs rivaux pour trouver des femelles réceptives. « Dans ces secteurs, ironise Louis, mieux vaut oublier ses cornes au camp! »

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Sépaq Anticosti Mathieu Dupuis | © Sépaq
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Sépaq Anticosti Mikaël Rondeau | © Sépaq

L’alimentation

Pendant le pré-rut, mâles et femelles mangent abondamment en vue d’accumuler des réserves de graisse avant l’hiver. En novembre, la situation change complètement.

On tient souvent pour acquis que le mâle ne se nourrit presque pas au sommet du rut, puisqu’il est trop occupé à courir après les femelles et à maintenir les autres mâles à distance. Ce n’est pas tout à fait vrai. « Ce sont des ruminants et ils doivent manger », précise Louis.

Pendant cette période, les mâles mangent beaucoup moins, mais ils ne cessent pas pour autant de s’alimenter. Quant aux femelles, elles continuent de se nourrir et de faire des réserves de graisse en prévision de l’hiver et de la grossesse. La connaissance des aires de nourriture demeure donc primordiale. Champs de maïs ou de soja, sol herbeux, glands de chêne, faines de hêtre et feuilles d’érable (oui, même sèches au sol) sont à repérer en priorité.

Les mâles vont dans ces secteurs pour s’y nourrir, mais surtout pour y suivre des femelles réceptives ou sur le point de l’être. Dans un pâturage ou un bûcher où des femelles et leurs faons mangent à découvert à la brunante, soyez assurés que des mâles les observent depuis l’orée du bois. Ils viendront chercher leurs calories la nuit venue.

La baisse de la garde

Observez un chevreuil qui marche en forêt : il fait quatre ou cinq pas, s’arrête, tend l’oreille et regarde autour de lui. Le chevreuil sait qu’il est une proie et il agit en conséquence. Il se méfie et reste aux aguets. Ses sens ont une sensibilité prodigieuse : il entend tout, il voit tout, il sent tout.

Cependant, il y a cette brève période de l’année, le rut, où le mâle baisse occasionnellement la garde. Pendant l’œstrus (l’ovulation), la femelle devient réceptive au mâle, et ce dernier perd la tête. Les odeurs de sa partenaire éventuelle l’incitent à se mettre à ses trousses et, lorsqu’il la trouve, il la suit, le nez collé sur son arrière-train. Bref, le mâle perd sa concentration et « oublie » sa sécurité.

C’est dans ces moments, imprévisibles, mais plus fréquents autour de la mi-novembre, que le chasseur a le plus de chances de voir un mâle en déplacement. Si une femelle apparaît, elle est souvent suivie d’un mâle obsédé par l’urgence sexuelle. Et c’est souvent dans ces circonstances qu’un tir devient possible.

Cela dit, souligne Louis, c’est dans le grand bois, loin des milieux agroforestiers, par exemple, dans les réserves fauniques, que les chevreuils sont susceptibles de baisser la garde. Dans les secteurs à forte pression de chasse, les mâles sont beaucoup moins enclins à oublier leur sécurité pour s’accoupler.

Un autre contexte où le chevreuil perd sa vigilance, c’est lorsqu’il est occupé à faire un grattage. Il garde la tête baissée et le bruit de ses sabots sur le sol diminue sa capacité à percevoir d’autres bruits ambiants. De plus, son attention est sur les odeurs qu’il s’applique à laisser sur son grattage. Dans de telles circonstances, on peut approcher un chevreuil bien plus discrètement.

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Sépaq Anticosti Mikaël Rondeau | © Sépaq
Sépaq Anticosti
Sépaq Anticosti Mikaël Rondeau | © Sépaq

Adapter sa technique au rut

Mieux on connaît les caractéristiques du rut, meilleures sont nos chances de succès. Voici donc quelques observations sur les façons d’adapter ses tactiques de chasse pendant cette phase très particulière du cycle de reproduction du chevreuil.

L’affût : L’alimentation demeure la clé. L’affût doit idéalement se faire dans les zones de transition entre les aires de repos et les secteurs riches en nourriture. Plus précisément, le guet se fait en bordure de peuplements forestiers entourant des secteurs plus dégagés (champs, lieux de coupes forestières, etc.), où les animaux viennent trouver leur nourriture. De plus, il ne faut jamais oublier d’approcher le poste d’affût avec le vent de face et sans traverser la zone sous surveillance.

Les appels et le rattling : les appels de grognements (grunts) et le choc des bois (rattling) sont des moyens de provoquer les mâles. S’ils y répondent, ils sont prompts à réagir. Tôt en saison, les mâles viennent par curiosité, alors que plus tard, ils viennent s’opposer à un rival. Ces tactiques ne demandent donc pas de longues périodes d’attente comme pour l’appel de l’orignal. Ainsi, on peut faire du rattling en se déplaçant fréquemment pour effectuer une nouvelle séquence plus loin, mais toujours en prenant soin d’imiter le pas d’un chevreuil.

Une bonne stratégie consiste à laisser un chasseur à distance derrière celui qui exécute ces provocations. Un mâle qui s’approche d’un rival fait tout de même attention d’avancer face au vent, et c’est le chasseur en retrait qui a le plus de chances de l’apercevoir.

La chasse fine : La chasse fine ou à l’approche est peu pratiquée et rarement recommandée pour la chasse au chevreuil. La raison est simple : le chevreuil possède de telles aptitudes sensorielles que l’approcher sans l’alerter est presque impossible. L’utilisation de lunettes d’approche est indispensable pour ce genre de chasse. De plus, les chances de voir avant d’être vu sont grandement augmentées sur un terrain mouillé ou enneigé et lorsqu’on marche contre le vent.

Dans certains cas, il est même possible de déjouer le chevreuil sur un terrain sec et craquant en choisissant de se faire entendre. Pour ce faire, il faut apprendre à marcher comme lui, c’est-à-dire sur la pointe des pieds, quatre ou cinq pas à la fois et en incluant des pauses d’écoute attentive. Pendant nos pauses prolongées, on peut parfois voir le chevreuil, curieux, approcher croyant que c’est l’un des siens qui se déplace. Et si on découvre une cache favorite du mâle, par exemple, un promontoire d’où il peut guetter, sentir et entendre sans être vu, on peut miser sur le fait que le mâle en rut qui entend un rival prendre sa place de choix apparaît vite pour l’en déloger. Le genre de situation qui donne lieu à des rencontres fort excitantes!

Luc Chartrand

À propos de Luc Chartrand

Luc Chartrand est journaliste et écrivain. Après une carrière bien remplie à L’actualité et à la télévision de Radio-Canada, il se consacre à l’écriture, en particulier sur la chasse et la pêche. Il vient de publier le livre La Grande expérience de la chasse, chez Québec Amérique.

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