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Historique

Natisgôsteg, Nadiscousti, Natiscosti, Anticosty : dans le nom même de l'île résonne l'écho lointain des hommes et des femmes qui les premiers en foulèrent le sol. Si l'on en croit les artefacts retrouvés sur l'île, ces premiers habitants fréquentaient Anticosti il y a au moins 3 500 ans. Les Micmacs venus de la péninsule gaspésienne, tout comme les Montagnais, établis sur la Côte-Nord, y trouvaient une abondance de gibier et de poissons. Selon Yves Ouellet, auteur de Anticosti, L'éden apprivoisé (Éditions du Trécarré 2000), il semble qu'Anticosti ait aussi été le théâtre d'affrontements guerriers entre plusieurs tribus amérindiennes. La lumière reste encore à faire sur l'origine définitive du toponyme actuel. Certains chercheurs sont d'avis que Natisgôsteg désigne une «terre avancée» en micmac; d'autres prétendent que l'île tire son nom du terme «Nâtâkwan», qui signifie en montagnais «là où on chasse l'ours».

La première description écrite de l'île revient à Jacques Cartier qui en longea le littoral à l'été 1534. Il faudra cependant attendre un siècle avant qu'Anticosti n'accueille ses premiers colons. On devrait plutôt dire «son premier maître» puisque l'île tout entière avait été concédée à cet homme déjà célèbre à son époque. Il s'agit de Louis Jolliet, l'explorateur canadien qui en 1673 avait découvert le Mississipi. Nommé en 1680 seigneur des îles de Mingan et d'Anticosti, Jolliet s'installe avec femme, enfants et cinq serviteurs. Le petit groupe parvient rapidement à établir une station de pêche et de chasse au phoque. La guerre entre la France et l'Angleterre viendra anéantir les efforts du seigneur d'Anticosti. En août 1690, l'armée de William Phipps, qui navigue en direction de Québec, incendie toutes les installations de Jolliet. L'île redevient déserte, si ce n'est des misérables naufragés que le destin jette parfois sur les rives d'Anticosti. Au siècle suivant, l'État entreprend la construction de quelques phares, dont celui de Pointe-Sud-Ouest, aménagé en 1831. Isolés dans l'immensité de l'île, les gardiens de phare y vivent avec leur famille. À la même époque, au fond d'une baie à l'ouest d'Anticosti, Louis-Olivier Gamache, un personnage excentrique surnommé le Sorcier de l'île, règne comme un monarque sur son domaine insulaire.


Ce n'est qu'après la Confédération que quelques familles de pêcheurs du sud de la Gaspésie créent un petit hameau dans l'anse aux Fraises, bâtissant leurs maisons avec le bois des épaves. Un peu plus au nord, une autre agglomération se crée dans English Bay (aujourd'hui Baie-Sainte-Claire) tandis qu'à l'autre extrémité de l'île, des pêcheurs originaires de Terre-Neuve s'établissent à Fox Bay. En 1872, une entreprise est formée pour coloniser et développer le territoire. Mais l'Anticosti Company fait rapidement faillite, abandonnant à leur sort les familles qui avaient cru à ses promesses de prospérité, dont les pêcheurs de Fox Bay (aujourd'hui la baie du Renard). En 1895, on ne dénombre plus que 62 familles sur l'ensemble du territoire.

C'est à la fin de cette année-là qu'un multimillionnaire français du nom d'Henri Menier achète l'île d'Anticosti. Héritier avec ses frères de la chocolaterie fondée par son grand-père, Henri Menier est en 1895 à la tête d'une véritable multinationale qui possède toute la chaîne de production et de distribution de ses produits. Menier dispose de plusieurs résidences secondaires somptueuses, dont le château de Chenonceau, dans la Loire. Mais c'est d'un territoire vierge et giboyeux dont rêve le «roi du sucre», un domaine retiré où il pourra s'adonner à la chasse et à la pêche, ses deux passions. Son ami Georges Martin-Zédé entend parler de l'île du Golfe Saint-Laurent, au Canada. C'est à ce capitaine de réserve que Menier confiera tous les pouvoirs de gestion et d'administration d'Anticosti.

Sous la férule de Georges Martin-Zédé, un régime quasi féodal s'instaure à Anticosti. Forcés de vendre leurs maisons, les habitants de l'île deviennent locataires, ce qui en retour leur assure un emploi dans les entreprises de Menier. D'autres partent ou sont expulsés de l'île. À la demande du directeur, l'île est détachée de la circonscription électorale de Saguenay et ce sont désormais les Règlements d'Henri Menier qui font la loi. Des travaux considérables sont entrepris : construction d'un village modèle (l'actuel Port-Menier), d'un quai, d'un chemin de fer, de rues, de maisons, de bâtiments de ferme. On construit aussi à plusieurs endroits des camps de pêche au saumon et des homarderies. En 1905, Menier inaugure la villa de style scandinave qu'il s'est fait construire face à la mer, un luxueux manoir de bois où le marbre des cheminées côtoie des tapisseries des Gobelins. La rivière Jupiter est le théâtre de fabuleuses parties de pêche au saumon et l'on commence à chasser le cerf de Virginie, que Menier a introduit sur l'île dès 1897. L'exploitation forestière commerciale fait son apparition, favorisée par l'abondance des résineux. En 1913, la mort d'Henri Menier ralentit le développement d'Anticosti, ses héritiers jugeant trop coûteuse la poursuite du développement de l'île.

En 1926, l'île passe aux mains de la Wayagamack Pulp and Paper. Comme le reste du Québec, Anticosti entre dans l'ère de l'exploitation forestière et Port-Menier se transforme en un immense camp de bûcherons. De rares pêcheurs sportifs très fortunés viennent se mesurer aux saumons d'Anticosti.

La coupe de bois se poursuivra jusqu'en 1971. Jugeant ses opérations non rentables, l'entreprise forestière de l'époque, la Consolidated Bathurst, décide de vendre l'île. C'est le gouvernement du Québec qui l'achètera : après plus d'un siècle de propriété privée, l'île réintègre le domaine public. En 1982, l'État intervient pour que les Anticostiens puissent acheter les maisons et les commerces de l'île. Port-Menier devient alors une municipalité, gérée par un conseil dûment élu. Hors du village, le territoire est divisé en pourvoiries dont la plus grande est confiée à la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq). Conscient de la nécessité d'assurer la protection permanente de certains éléments exceptionnels et des milieux fragiles d'Anticosti, l'État crée en 2001 le parc national d'Anticosti, qui recouvre une superficie de 572 km². À l'aube du 21e siècle, une nouvelle ère commence pour l'île, ce joyaux précieux du golfe Saint-Laurent.


 



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