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La conservation du grand héron au parc national du Mont-Tremblant

17 avril 2012


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Vingt-trois ans de suivi du succès de reproduction du grand héron au parc national du Mont-Tremblant ont permis d’y caractériser l’écologie de l’espèce et, plus particulièrement, sa reproduction. Au fils des ans, 17 héronnières ont été suivies. Onze ont été utilisées au moins 2 ans, le nombre de héronnières actives connues oscillant entre 2 et 6 par année. C’est en 2008 que le dénombrement a atteint son maximum avec 600 individus en période de nidification. Il a diminué à moins de 200 en 2011 avec seulement deux colonies connues. Cette baisse s’explique principalement par l’abandon du site du lac Mocassin, la plus importante et la plus ancienne héronnière du parc, qui comptait plus de 400 individus. La prédation par l’ours noir et certaines espèces aviaires explique cet abandon. L’incidence du dérangement humain semble marginale et contrôlée. Des mesures d’encadrement des visiteurs permettent la cohabitation entre les visiteurs et le grand héron, de sorte que l’on assiste même à un accroissement de la colonie du lac Escalier.

Écologie

Au parc national du Mont-Tremblant le grand héron recherche, en général, les îles boisées pour nidifier. Situés dans de grands plans d’eau, ces endroits peu accessibles aux humains et aux prédateurs terrestres offrent un site de reproduction sécuritaire. Plus rarement, les nids sont construits sur des arbres riverains ou dans des étangs de castors.

Selon Jacques Tremblay, garde-parc technicien du milieu naturel, les héronnières du parc sont constituées de nombreux nids massifs d’un diamètre de 0,5 m à 1,2 m composés de branches sèches entrelacées. Le plus souvent, les nids sont construits assez près les uns des autres, sur les branches d’arbres de grandes tailles. On a vu jusqu’à 7 nids sur un même arbre. La préférence va aux pins blancs, mais en leur absence ou lorsqu’ils deviennent dégradés, les épinettes, sapins, pruches et bouleaux blancs sont également utilisés. La construction des nids débute dès que les couples sont formés, soit vers la mi-avril et le début mai.

Débutant en mai, la nidification se termine à la fin du mois de juillet. Après environ un mois de couvaison, les œufs éclosent à tour de rôle. Tant la couvaison que les soins aux héronneaux sont partagés entre les partenaires. Il y a en moyenne 2,9 jeunes par nids lors de l’inventaire. Si la nourriture n’est pas assez abondante et le succès de pêche des parents ne suffit pas à nourrir l’appétit grandissant de la nichée, seuls les jeunes les plus forts survivent.

Comme c’est souvent le cas dans les Laurentides, la plupart des colonies de grands hérons ne comptent que quelques nids et sont mobiles au fil des ans. Bien que parfois abandonnées quelques années, elles sont réutilisées régulièrement. Au parc, 17 sites sont reconnus pour être utilisés en alternance (5 sites de 1 nids, 4 de 2 nids, 5 de 5 à 15 nids, 2 de 15 à 20 nids et 1 de plus de 80 nids!).

Le grand héron est une espèce sensible au dérangement : les adultes dérangés pendant la période de nidification abandonnent souvent leurs progénitures et les jeunes en fin de croissance deviennent nerveux et peuvent tomber du nid. Comme cette espèce niche en colonie, ce n’est pas la couvée de l’année d’un couple qui s’en trouve menacée, mais la reproduction de toute la héronnière.

Mesures de conservation

Dans le but de protéger les héronnières du territoire, on procède, depuis 1989, à un suivi annuel des sites connus. Une première observation est effectuée au début juillet à l'aide de jumelles. Elle permet de vérifier si la héronnière est occupée et de connaître le nombre moyen de jeunes par nid. Une deuxième visite est réalisée sur le site, lorsque les jeunes ont quitté les nids, vers la fin juillet ou le début août. Elle permet de connaître avec plus d’exactitude le nombre de nids qui ont été occupés, le taux de mortalité et les signes de prédation.

Comme la période critique pour le succès de la reproduction du héron est du début de la nidification jusqu’à la fin de l’élevage des petits, il devient essentiel de gérer, pendant la nidification, l’accès aux lacs qui accueillent les héronnières, et ce, afin d’assurer le succès de la reproduction. La méthode la plus simple demeure d’interdire l’accès à la clientèle au site. Il est également possible de restreindre l’accès durant la période de nidification uniquement. En fonction de l’activité pratiquée et des risques de dérangement, il est possible, dans certains cas, d’offrir l’accès au site de façon contrôlée. Dans ces derniers cas, il est nécessaire de sensibiliser les visiteurs.

Évolution des héronnières

Au cours des dix dernières années, le nombre de héronnières actives connues au parc est passé de six à deux, alors que la population totale durant la nidification a connu une croissance jusqu’en 2008, pour décroître rapidement de 2008 à 2011 (de 600 à moins de 200 individus). Cette baisse considérable ne semble toutefois pas s’expliquer par la présence de l’humain. En effet, deux de ces héronnières ne sont pas accessibles à l’homme et ont été abandonnées pour des raisons inconnues. Les deux plus grosses sont peu accessibles à l’homme et ont été abandonnées en raison de la prédation par l’ours noir. La cinquième se serait graduellement déplacée d’un lac accessible au canot-camping à un lac offert au canot-camping et au camping dont la fréquentation par l’homme est plus élevée. Une seule, non accessible à l’homme, est demeurée active pendant les dix ans et a connu une forte croissance.

La héronnière du lac Mocassin : un déclin tout naturel

En 2008, la plus grande héronnière du parc, celle du lac Mocassin, comptait 88 nids actifs et représentait 70 % de l’ensemble de la population du parc. Bien que l’île soit à 300 mètres de la rive, elle a reçu la visite de l’ours noir. Quatre-vingt-dix pour cent des arbres qui supportent des nids ont été griffés. Aucun cadavre n’a été retrouvé au sol, seulement des crottins d’ours contenant des plumes et des débris. La situation s’est reproduite en 2009. Historiquement, la prédation par le goéland argenté y a aussi été documentée et des pygargues à tête blanche ont été vus à proximité du site. En 2010, une visite après la période de nidification a permis de constater une héronnière désertée et environ 50 œufs regroupés au sol hors des nids; il semble que ce soit des oiseaux qui auraient mangé les œufs. En 2011, aucun héron n’y avait niché. À son apogée, elle comptait plus de 425 individus. Elle a été utilisée pendant 22 années consécutives.

La héronnière du lac Escalier − un bel exemple de gestion des visiteurs

Abandonnée depuis 1992, cette héronnière a été colonisée de nouveau en 2005. Depuis, sa population est en croissance. Située sur une île, elle se trouve à 500 mètres du camping du Lac Escalier et de l’une des plages les plus achalandées du parc. Ce lac est également visité par de nombreux canoteurs en été.

Le camping est offert à la clientèle uniquement à partir de la fin juin, ce qui permet de protéger la période de couvaison. En 2003, des bouées interdisant l’accès à l’île ont été implantées afin de protéger la nidification des plongeons huards. Cette mesure a peut-être favorisé le retour de la colonie. En 2008, le périmètre de protection autour de l’île a été agrandi à 50 mètres dans le but de protéger la fin de la période de nidification des hérons. Depuis, le personnel surveille les lieux et sensibilise les visiteurs. Dans ce contexte, il est possible que la présence de l’humain en fin de période de nidification protège la colonie de la prédation par l’ours noir.

Conclusion

Un territoire de 1510 km2 qui comprend une multitude d’étangs et plus de 400 lacs dont les deux tiers sont peu ou pas accessibles à l’homme (et au personnel du parc) compte probablement plus de 17 sites de héronnières. Bien que le suivi du parc se déroule depuis 23 ans, il porte sur des sites connus dont les colonies se déplacent avec les années. Puisqu'il est difficile de rechercher de nouveaux sites, il semble normal d’observer une baisse du nombre de sites utilisés. De ce fait, il faut être prudent avant de conclure sur une tendance démographique, puisque plusieurs lacs non accessibles peuvent accueillir les individus du lac Mocassin.

Les observations des dix dernières années démontrent tout de même que la prédation joue un rôle important dans la reproduction du grand héron au parc. Des héronnières, même à l’abri des stress anthropiques, sont régulièrement désertées. À l’inverse, l’expérience du lac Escalier indique que la présence de l’humain peut être conciliée avec la reproduction du grand héron. La gestion adéquate des activités rend la cohabitation possible.


Sophie Dion, garde-parc naturaliste au parc national du Mont-Tremblant.

Hugues Tennier, responsable du service de la conservation et de l’éducation au parc national du Mont-Tremblant, tennier.hugues@sepaq.com.

Photos : Shutterstock, Émilie Dorion et Jacques Tremblay.


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