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Découverte d’une nouvelle espèce de libellule pour le Québec

22 janvier 2013


Lors d’un inventaire des libellules réalisé en 2012 à la tourbière du lac des Atocas, au parc national du Mont-Saint-Bruno, une nouvelle espèce, l’aeschne des nénuphars (Rhionaeschna mutata), est signalée au Québec. Le contexte de cette découverte et les particularités de l’espèce et de l’habitat sont détaillés.

Une journée spéciale

Le 30 juin 2012, durant une journée pleinement ensoleillée, des centaines de libellules, voire des milliers, volent et s’activent fébrilement autour de la tourbière en exhibant des interactions territoriales, de prédation, de reproduction et autres comportements de survie. La récolte de plusieurs spécimens est aisée et laisse entrevoir une étonnante richesse. Vers 16 h 45, au terme d’une bonne journée d’inventaire, un dernier spécimen en vol est capturé au filet entomologique. Sa grande taille (environ 6 cm de long) et la coloration bleue de ses bandes thoraciques et de ses marques abdominales permettaient de le classer dans la famille des Aeschnides. Cependant, le facial et les yeux bleu ciel sont des caractéristiques inhabituelles chez les espèces d’aeschnes. Dans le doute, des photographies sont prises et le spécimen est placé en papillote pour une identification formelle au retour de l’excursion.

Eureka! Une nouvelle espèce

Les traits morphologiques du spécimen sont sans équivoque. Le bleu dominant du facial et surtout la forme particulière des cerques du mâle, appendices situés à l’extrémité de l’abdomen, distinguent cette libellule de toutes les autres connues au Québec. Seules deux espèces en Amérique du Nord, très similaires l’une de l’autre, répondent à ces critères : l’aeschne multicolore (Rhionaeschna multicolor) et l’aeschne des nénuphars (Rhionaeschna mutata). L’aire de répartition distincte de ces deux espèces vient lever le dernier voile qui subsistait encore. L’aeschne multicolore se distribue sur tout l’ouest et le centre de l’Amérique du Nord, alors que l’aeschne des nénuphars occupe spécifiquement le nord-est du continent.

Photo 1. L’aeschne des nénuphars, spécimen mâle récolté le 30 juin 2012. Contrairement aux autres libellules de la famille des Aeschnides, qui volent typiquement à partir du milieu et de la fin de l’été, la saison de vol de l’aeschne des nénuphars est courte et s’étend de la fin mai au début juillet.

Une libellule rare

L’aeschne des nénuphars serait une des libellules les plus rares au Canada, reconnue pour se reproduire dans des étangs stagnants dépourvus de poissons et envahis de plantes à feuilles flottantes, comme les nénuphars, d’où l’épithète spécifique accolé à son nom français. Nature Serve Explorer (2012) – une encyclopédie de la vie disponible en ligne – considère l’aeschne des nénuphars « sévèrement en péril » au Canada (rang N1). L’espèce n’est connue que de quelques localités dans le sud-ouest de l’Ontario. En 2005, un spécimen aurait été capturé en Nouvelle-Écosse sans qu’il soit possible d’y confirmer la présence d’une population établie. Le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) a inscrit l’aeschne des nénuphars sur la liste des espèces candidates à l’obtention d’un statut légal de conservation.

Un site naturel exceptionnel

La récolte des spécimens a eu lieu au lac des Atocas qui représente un cas unique sur la colline montérégienne du mont Saint-Bruno et dans la plaine du fleuve Saint-Laurent. Il fait partie intégrante d’un système hydrographique complexe composé de cinq lacs reliés par un réseau de ruisseaux. Ce petit « lac », d’à peine 0,68 ha (ou 6 800 m2) de superficie, prend forme dans une dépression relativement encaissée qui bénéficie de conditions microclimatiques fraîches et humides. Les rivages y sont tourbeux et dénotent une abondance de sphaignes et autres végétaux acidophiles typiques d’une tourbière. La masse d’eau est envahie par une hydrophyte flottante, le grand nénuphar jaune. Elle n’abrite pas de poissons et il y foisonne une importante population d’amphibiens, dont le triton vert et la grenouille des marais. Les pourtours riverains offrent un environnement forestier d’une intégrité remarquable.

Photo 2. Le parc national du Mont-Saint-Bruno possède un système hydrographique exceptionnel avec cinq lacs reliés par un réseau de ruisseaux. La tourbière du lac des Atocas en constitue la plus petite composante située dans une zone de préservation extrême.

Une pouponnière pour les libellules

Les libellules sont complètement dépendantes des milieux humides comme le lac des Atocas. La vie de la naïade (la larve) est strictement aquatique. Malgré que les adultes aériens se remarquent souvent dans ces habitats, les lieux forestiers adjacents sont importants pour la maturation des adultes après leur émergence. Le lac des Atocas et ses pourtours abritent une diversité exceptionnelle d’au moins 46 espèces de libellules répertoriées en 2012. Outre la fabuleuse découverte de l’aeschne des nénuphars, plusieurs espèces sont considérées peu communes à l’échelle du Québec. C’est le cas de l’agrion saupoudré, du cordulégastre oblique, de l’érythème des étangs, du gomphe fourchu, du gomphe marqué, de la mélancolique et de la voluptueuse.

Les suites…

La diversité des libellules constitue un moyen reconnu d’établir l’intégrité relative des écosystèmes. La découverte de l’aeschne des nénuphars au parc national du Mont-Saint-Bruno s’ajoute à la longue liste des espèces végétales et animales rares au sein de cet îlot de biodiversité, un véritable sanctuaire de notre patrimoine naturel. De nouvelles investigations seront nécessaires pour préciser le statut de l’aeschne des nénuphars au Québec. Il est fort probable que ses effectifs y soient très réduits compte tenu de la destruction historique des milieux tourbeux de la région par l’occupation humaine, de l’introduction de poissons dans des plans d’eau qui en étaient dépourvus et de la situation de l’espèce à la limite nord de sa répartition géographique.


Alain Mochon, coordinateur régional à l’Initiative pour un atlas des libellules du Québec et responsable du service de la conservation et de l’éducation au parc national de la Yamaska, mochon.alain@sepaq.com.

Photos : Alain Mochon.


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