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Le roseau commun, un envahisseur de taille

13 novembre 2012


Les espèces exotiques envahissantes (EEE) sont considérées comme l’une des cinq principales causes de l’effritement de la biodiversité à l’échelle planétaire. Parmi les EEE présentes au parc national de Frontenac, le roseau commun est actuellement l’espèce qui est, et de loin, la plus abondante et la plus préoccupante.

L’apparition du problème

Les préoccupations liées à la présence du roseau commun (Phragmites australis) dans la région du parc national de Frontenac remontent au début des années 2000, bien que le roseau soit probablement arrivé dans la région vers le milieu des années 1990. À l’été 2002, un inventaire complet des colonies de roseaux présentes sur les berges du Grand lac Saint-François (GLSF) à l’intérieur du parc a révélé la présence de 61 colonies qui, mises bout à bout, recouvriraient 1,15 km. À cette époque, les connaissances sur l’espèce n’étaient pas aussi avancées qu’elles le sont aujourd’hui. Nous croyions d’ailleurs que le roseau exotique ne parvenait à se reproduire que de manière végétative. En effet, les graines, facilement transportables par le vent, n’étaient pas considérées comme viables.

Une première tentative d’éradication

En 2002, nous avons entrepris la tâche colossale d’éradiquer, ou du moins de contrôler, les colonies qui présentaient les plus grandes menaces à l’intégrité du parc. Pour débuter, nous nous sommes attaqués à deux colonies situées près de nos aménagements. Au total, nous avons investi plus de 20 jours de travail et accumulé une montagne de résidus de roseau. Nous avons vite déclaré forfait devant l’ampleur de la tâche! En 2003, 2004 et 2005, nous avons tout de même réalisé un suivi des colonies, à raison d’un tiers des berges par année. Ainsi, en 2005, nous étions en mesure d’estimer que l’étendue des colonies avait pratiquement doublé en trois ans, atteignant alors 2,16 km de long.

Une découverte inattendue

En 2006, un projet de recherche scientifique mené par une équipe de l’Université Laval a démontré que les colonies présentes au GLSF étaient différentes les unes des autres sur le plan génétique, réfutant ainsi la thèse de la reproduction végétative. Le roseau est donc en mesure de se reproduire à partir des millions, sinon des milliards de graines produites chaque année. Dans ces conditions, le contrôle manuel de l’espèce devenait irréaliste. Lutter contre des fragments de plantes qui dérivent sur l’eau et permettent une reproduction végétative du roseau était envisageable. Lutter contre ces mêmes fragments, tout en ajoutant une quantité astronomique de graines, dispersées par le vent partout sur les berges du lac, ne l’était plus.

La protection de milieux fragiles

Si la lutte contre l’envahissement du roseau au GLSF était impossible, mener cette même lutte ailleurs, soit à l’intérieur du secteur Sud où se trouvent de nombreux milieux humides et où la plante se limitait à certains fossés, nous semblait être « la chose à faire ». Ainsi, en 2007, nous avons entrepris un programme d’inventaire, de suivi et de contrôle du roseau pour l’ensemble de ce secteur. Les premiers résultats ont révélé la présence de 34 colonies, toutes associées au réseau routier ou à d’autres aménagements.

Le roseau a probablement été transporté dans ce secteur lors de l’apport de terre provenant de l’extérieur du parc durant des travaux de construction et d’aménagement, lors des travaux d’entretien et de fauchage des chemins ou, simplement, à cause de la circulation habituelle de véhicules. Il est peu probable que le roseau soit parvenu, du moins de manière importante, jusqu’au réseau routier du parc par la dissémination de graines des plantes établies au GLSF puisqu’une bande forestière de quelques centaines de mètres sépare ces deux endroits. Par contre, la présence de plantes le long du réseau routier constituait une source importante de graines pouvant favoriser l’explosion des colonies.

Nous avons réalisé différentes actions afin de contrer l’envahisseur. Depuis 2007, toutes les plumules (organe contenant les graines) des plantes du secteur sont systématiquement éliminées manuellement. Ainsi, les risques d’apparition d’une nouvelle colonie par l’entremise de graines qui germent sont grandement diminués. Une attention particulière a aussi été portée à l’entretien des chemins. La machinerie est nettoyée avant la fauche et, dans les secteurs où le roseau est présent, l’élagage se fait en mode mineur afin de maintenir le plus d’ombre possible, puisque que le roseau commun préfère le plein soleil. Finalement, nous procédons à un contrôle manuel pour pratiquement toutes les colonies de petite taille ainsi que deux colonies plus étendues présentes près de milieux humides. Pour ce qui est des plus grosses colonies, quatre ont été retirées à l’aide d’une pelle mécanique, alors que les trois restantes le seront sous peu.

Des résultats encourageants

Tous ces efforts semblent porter leurs fruits. Bien que le nombre total de colonies soit demeuré stable à 34, il y en a tout de même 22 qui ont disparu alors que 22 nouvelles sont apparues. Il est à noter cependant que les nouvelles colonies sont petites et que celles qui sont demeurées sont moins vigoureuses qu’au départ.

Et qu’en est-il aujourd’hui du Grand lac Saint-François?

Pour souligner le dixième anniversaire des projets sur le roseau commun menés au parc, nous avons réalisé un nouvel inventaire cet été au GLSF. Résultat : ce n’est pas deux ou trois kilomètres de roseau qui sont aujourd’hui présents sur les berges du lac, à l’intérieur du parc, mais bien 4,80 km. Plusieurs colonies ont fusionné, et toutes ont pris de l’expansion. La plus longue colonie atteint 155 m. Certaines colonies menacent même l’utilisation de différents accès à l’eau à moyen terme.

Et l’avenir?

Le problème avec l’éradication du roseau commun, c’est qu’il n’existe actuellement aucun traitement qui soit acceptable sur le plan environnemental, surtout lorsque les colonies sont associées à un plan d’eau. La cause du roseau au Grand lac Saint-François semble pour l’instant sans issue. Si les techniques utilisées pour contrer son envahissement du secteur Sud donnent des résultats positifs, de nouveaux envahisseurs peuvent arriver à tout moment, en toute discrétion. L’apparition de la renouée japonaise, il y a quelques années, est un autre bel exemple d’envahissement inquiétant. Nous demeurons donc très vigilants afin d’intervenir rapidement dès l’arrivée de ces espèces indésirables.

Références

BELZILE, F., J. LABBÉ, M.-C. LEBLANC et C. LAVOIE. 2010. Seeds contribute strongly to the spread of the invasive genotype of the common reed (Phragmites australis). Biological Invasions. 12 : 2243-2250.

LEBLANC, M.-C., S. DE BLOIS et C. LAVOIE. 2010. The invasion of a large lake by the Eurasian genotype of common reed: The influence of roads and residential construction. Journal of Great Lakes Research. 36 : 554-560.

Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique. 2010. 3e édition des Perspectives mondiales de la diversité biologique. Montréal, 94 p.


René Charest, responsable du service de la conservation et de l’éducation au parc national de Frontenac, charest.rene@sepaq.com.

Photos : Stéphane Poulin et Julien Da Rocha.


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